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MERS-LES-BAINS / LE TRÉPORT

Un front de mer populaire

Enfant, j’allais passer mes vacances à Mers-les-Bains avec ma grand-mère qui y a toujours loué un petit appartement. J'y suis revenu depuis autant que possible. Mers m'a élevé, Le Tréport aussi, à deux passerelles à pied de là.

Dès 1936, avec le Front populaire et les congés payés, le monde ouvrier, dont mes grands-parents faisaient partie, avait pris peu à peu, chose exceptionnelle, possession des merveilles construites et fréquentées par le Tout-Paris depuis le dernier quart du 19e siècle. Cela sans lutte, naturellement.

Créée dans les années 1870, la ligne reliant Paris à la gare du Tréport-Mers devint très vite un des principaux axes des trains de Paris à la mer. Le Tréport dernière ville côtière de Normandieétait déjà une station balnéaire réputée quand Mers sa voisine picarde, connut son essor, pour absorber le flux de riches vacanciers précipité par l’ouverture de la ligne ferroviaire.

Les beautés de la Belle époque, sont toujours là : les superbes villas du front de mer de Mers sont aujourd’hui protégées par un plan de sauvegarde patrimonial, comme plusieurs ensembles à l’intérieur de la ville.

Depuis la fermeture de la ligne directe, il y a environ vingt ans, le tourisme se raréfie : la gare dépérit et il semble que seuls de vieux habitués et leurs descendants reviennent malgré tout en villégiature, pour profiter de ce cadre incroyable de beauté, de raffinement, de fantaisie, comme des plus beaux couchers de soleil qui soient depuis cette plage où jadis même un Jules Verne aimait tant contempler, se retrouver en famille, déjà sur les galets.

Ce petit monde se mêle à un monde ouvrier qui travaille encore ici, à deux pas, ou essaye. De nombreuses usines ont fermé à proximité, le chômage ne semble jamais loin quand il n’est pas manifeste.

La fusion entre cette réalité souvent dure et la féérie du lieu donne un sentiment incomparable au visiteur.

Comment un des plus beaux lieux qui fut et qui le reste, doué par la nature au point d'avoir donné envie au meilleur de l'art architectural d'une époque de s'y exprimer, est-il devenu aussi oublié ? Parce que la fréquentation de la classe ouvrière qui arrivait était impensable pour ceux qui avaient bâti la ville ? À cause des galets devenus trop inconfortables pour les héritiers d'une élite ? À croire, en tout cas, que chacun, ici, se donne aujourd'hui le mot pour ne surtout pas le révéler, pour le garder pour soi, ce que j'ai failli faire.

À croire — je le sais assez pour ne pas me lasser de les côtoyer — que seuls des êtres incroyablement authentiques, simples et émouvants comme ce lieu le méritent.

À moins que ce ne soit le lieu qui ne les ait façonnés à son image.

Bruno LAPEYRE